Le vœu

       Petit îlot de paix dans le tumulte de la mer des Hommes. Du moins, c’était comme cela que Damien voyait sa ville, épargnée des mœurs sanguinaires des contrées alentours par d’impénétrables remparts. A l’extérieur, seul le cliquetis des épées faisait loi. Dans la cité fortifiée, le cliquetis des épées ne pouvait qu’indiquer une période de carnaval, un spectacle d’escrimeurs, ou toute autre réjouissance populaire. Pour ses habitants, la guerre était un souvenir si lointain que les forgerons, devenus sculpteurs, se souciaient bien moins de l’efficacité, de la légèreté de leurs armes que de leur esthétisme. Incrustées de pierres précieuses, ou porteuses de somptueuses gravures, les épées de la ville de Damien se fondaient bien plus dans le décor d’une salle à manger en briques rouges, accrochées près d’une luxueuse cheminée, que dans la fresque boueuse et lugubre d’un champ de bataille. Toutefois, les parents d’enfants turbulents comme Damien se devaient de faire preuve de vigilance face aux accès d’héroïsme d’un fils désireux de mesurer régulièrement ses talents d’épéiste à ceux du fils du charcutier voisin. A l’issue de chaque combat nocturne, Damien se glissait furtivement par la fenêtre de sa chambre à coucher, pour ensuite remettre, à pas de loup, l’épée à sa place, dans la pièce d’à côté, près de la cheminée. Son père n’avait pas encore remarqué l’éraflure sur le saphir bleu au niveau du pommeau.

       Cette nuit-là, point de duel prévu. L’enfant marchait alors au gré des ruelles, redoublant de prudence pour ne pas glisser sur la pierre humide. La journée avait été orageuse, et si les remparts de la ville la protégeaient du tumulte de la mer des Hommes, ils ne pouvaient rien contre le fracas des océans célestes. Le sol pavé était mouillé par endroits, voire complètement marécageux dans les ruelles les plus étroites que le marcheur nocturne s’évertuait à éviter. En guise de plainte, ses souliers émettaient un timide couinement à chacune de ses enjambées vers les remparts. Arrivé au pied de l’imposant mur protecteur, un escalier en colimaçon lui permettrait d’entreprendre son ascension. Du haut de la muraille, il toiserait les dormeurs et dominerait la ville.

       Lorsqu’il ne jouait pas aux soldats avec Albert, le fils du charcutier, Damien tenait particulièrement à cœur son rôle auto-désigné de sentinelle de la nuit. Comme l’époque des campagnes militaires contre les peuplades déchaînées de l’Ouest s’était estompée des mémoires, l’enfant ne surveillait pas la terre, mais la voûte céleste. Du haut desdits remparts, sa fonction de vigie inversée consistait en une méticuleuse observation d’un ciel brillant de mille feux. Le positionnement des feux en question, leurs variations de couleur, d’intensité, tout ceci intéressait au plus haut point notre duelliste au repos. Il savait qu’à l’ouest, encore plus à l’ouest que les contrées belliqueuses d’antan, de téméraires aventuriers quittaient la mer des Hommes pour voguer hasardeusement sur une mer – quelle idée absurde ! – d’eau. Il savait que ces hommes-là se servaient des feux du ciel pour se retrouver, dans les deux obscurités entre lesquelles étaient coincées leurs nefs. Sa nef à lui était immobile, et ne risquait pas de se perdre dans les méandres de la mer des Hommes. Pierre enracinée dans la terre, grandiose, immuable, insensible au roulis des éléments. C’était cela que Damien gardait, quand ses parents l’imaginaient tanguant de bâbord à tribord, bercé par les vagues du sommeil.

       L’enfant arriva devant l’escalier en colimaçon. Il compta trois cent douze marches – décompte repris par ses souliers en couinements - avant d’arriver quelque peu essoufflé à hauteur des remparts. Trois cent douze, c’était le nombre d’années écoulées depuis la dernière Grande Invasion de l’Ouest. Damien n’aimait l’Histoire que dans la mesure où elle était histoires. Les inextricables manœuvres politiques entre cités, les alliances secrètes entre royaumes, la balance économique de telle grande famille de commerçants ne l’intéressaient guère, et ce malgré tous les efforts de son précepteur pour lui en inculquer le goût. Mais dès qu’il s’agissait de raconter l’épopée d’un guerrier illustre, d’une confrontation sanglante, de tout aspect saillant de l’Histoire, le maître avait toute l’attention de son élève. L’enfant leva les yeux, conforté dans sa conception historique par le fait que ce qui captivait le curieux dans un ciel étoilé, c’étaient justement les étoiles, et non pas ses pans sombres à l’ombre de tout éclat.

       La vigie des cieux était enfin en position. Les astres pouvaient se tenir tranquilles. Comme à son habitude, Damien fit l’appel, constellation par constellation, pour jeter l’opprobre sur les absents de la nuit. Puis il repensa à sa dernière victoire particulièrement spectaculaire – mais pouvait-on parler de spectacle sans spectateurs ? – sur Albert. A la petite sœur de ce dernier, qu’il épouserait un jour. Si Albert n’était pas d’accord, il lui proposerait de la jouer en duel. Et bien entendu, il gagnerait. Un instant, il se demanda ce qui arriverait si elle-même n’était pas d’accord, pensée qu’il écarta bien vite en ces termes : « bah, pourquoi ne le serait-elle pas… »

       La voûte céleste était particulièrement calme. Damien se demandait combien de marins en détresse regardaient, au même moment que lui, la même toile, dans l’espoir d’y déceler des chemins salvateurs. Certains y voyaient un objet d’art, de contemplation silencieuse, là où les autres s’en servaient plus concrètement. Exactement comme les épées incrustées de saphirs qui faisaient la fierté des forgerons de la cité. Quel paradoxe que celui de ce ciel unique, outil d’évasion pour les prisonniers des villes, outil de retour pour les évadés en pleine mer !

       Scintillante éraflure dans l’obscurité : un long trait lumineux tira l’enfant de ses réflexions. Ses yeux se mirent à briller. « Une étoile filante ! » De mémoire de vigie, il n’en avait jamais vu d’aussi grosse, d’aussi rayonnante. D’aussi proche. Il pensa à la petite sœur d’Albert, et fit un vœu en fermant les yeux. Un choc assourdissant suivi – ou précédé ? – d’une douleur fulgurante tira l’enfant de sa rêverie. Il eut une fraction de seconde pour se rendre compte que son épaule gauche et une partie de sa cage thoracique avaient été broyées, avant de prendre feu sans plus avoir la possibilité physique de hurler de douleur. Le projectile enflammé avait laissé un béant cratère sur les murs encore imbibés d’eau. Damien  se consuma rapidement, et son corps sans vie tomba du haut des remparts pour se fracasser aux pieds de la ville. A l’extérieur, une horde de soldats acclama la chute de celui qu’ils pensaient être un garde. La réussite de leur premier tir de catapulte insuffla en eux un entrain sanguinaire, et la marée humaine, armée jusqu’aux dents, se mit à mugir de plus en plus fort. Leurs épées ne portaient ni pierre précieuse ni gravure. S’abattant avec tumulte sur le petit îlot de paix, la mer des Hommes s’apprêtait à reprendre ses droits.

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À propos de l’auteur

Ayoub HAJLAOUI

Bien que de formation purement scientifique, Ayoub refuse de voir les sciences dures assassiner sa plume intérieure. Cette plume s'exprime aussi bien à travers des nouvelles ou des poèmes. Elle consent aussi à marier, à l'occasion, la lettre et le chiffre, afin d'insuffler aux mathématiques une âme plus poétique. Allez faire un tour sur son site https://www.ayoub-et-les-maths.com/

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